RICHESSE ET PATRIMOINE MAROCAINS

Qui est le guerrab au Maroc, ce célèbre porteur d’eau en costume traditionnel ?

3/4/2026
Guerrab sabil
En tant que touriste, avez-vous déjà rencontré le guerrab, cet homme habillé d’un costume traditionnel flamboyant, une outre en cuir sur l’épaule et des gobelets à la main, que l’on voit souvent dans les lieux les plus emblématiques du Maroc ?

Derrière cette silhouette spectaculaire se cache bien plus qu’un simple vendeur d’eau. Appelé aussi saqi dans certaines régions, le guerrab incarne dans l’imaginaire marocain une figure patrimoniale profondément enracinée dans la mémoire collective, notamment dans les médinas, les souks et les grandes places populaires comme Jemaa el-Fna à Marrakech ou Lahdim à Meknès. À la fois homme du quotidien, symbole de générosité et personnage de spectacle populaire, il occupe une place singulière dans la culture marocaine.

Qui est le guerrab ?

Le guerrab est traditionnellement un homme chargé de transporter l’eau dans une outre en cuir et de la servir aux passants dans des gobelets métalliques, souvent en cuivre ou en laiton. Son apparence est immédiatement reconnaissable : un costume rouge éclatant, un large chapeau orné de pompons multicolores, une outre en peau de chèvre, parfois des clochettes, et des gobelets suspendus à sa poitrine ou à sa ceinture.

Avec le temps, cette tenue n’a plus seulement eu une fonction pratique. Elle est devenue un véritable marqueur visuel du Maroc traditionnel, au point que l’image du guerrab s’est imposée comme l’un des symboles les plus photographiés du patrimoine populaire marocain.

Une fonction essentielle dans le Maroc d’autrefois

Avant la généralisation des réseaux modernes d’eau potable, le guerrab remplissait une mission essentielle. Il assurait l’approvisionnement en eau dans les ruelles des médinas, les souk, les échoppes, et parfois même jusque dans les maisons. Il puisait l’eau aux fontaines publiques, aux sources ou aux points d’eau collectifs, puis la distribuait à ceux qui en avaient besoin.

À une époque où l’accès à l’eau n’était ni immédiat ni généralisé, sa présence faisait partie intégrante de la vie urbaine. Le guerrab répondait à un besoin vital, tout en s’inscrivant dans une organisation sociale où certains métiers étaient au cœur du fonctionnement quotidien de la cité.

Le guerrab dans la culture populaire marocaine

Dans la mémoire populaire, le guerrab ne représente pas seulement une profession. Il évoque aussi une série de valeurs fondamentales de la société marocaine, notamment la solidarité, la générosité, l’hospitalité et le rapport sacré à l’eau.

Au Maroc, offrir de l’eau a longtemps été considéré comme un acte de mérite, de piété et de bienfaisance. L’eau n’est pas seulement un bien matériel : elle est aussi associée à la bénédiction, à la miséricorde et à la vie. C’est pourquoi le guerrab dépasse la figure du simple commerçant : il est souvent perçu comme un homme du sabil, c’est-à-dire du service rendu aux autres, parfois même dans un esprit charitable.

Entre service et geste de générosité

La fonction du guerrab n’était pas toujours strictement marchande. Dans de nombreux contextes, l’eau pouvait être offerte « في سبيل الله » — pour la grâce divine — ou financée par un bienfaiteur afin d’être distribuée gratuitement aux passants, notamment lors des marchés, des fêtes religieuses ou des Moussems.

Ainsi, dans la culture marocaine, le guerrab se situe à la frontière entre le métier et la vocation sociale. Il appartient à cette tradition où le service rendu à autrui est aussi une forme de noblesse populaire.

Une présence sonore et visuelle dans l’espace public

Le guerrab faisait aussi partie de la mise en scène quotidienne de l’espace urbain. Sa silhouette, son costume, ses clochettes et ses appels attiraient l’attention. Il ne passait pas inaperçu. Il annonçait sa présence par des formules populaires, mêlant invocation, appel et bénédiction.

Ce caractère à la fois visuel et sonore a contribué à faire du guerrab un personnage typique du théâtre de rue marocain. Dans les grandes places et les souks, il participait à une forme de spectacle vivant où chaque métier traditionnel avait sa place dans le décor social de la ville.

Le guerrab, icône des places populaires et des moussems

S’il est aujourd’hui fortement associé à Marrakech, le guerrab n’a jamais été limité à cette seule ville. On le retrouvait dans plusieurs cités anciennes du Maroc, dans les places publiques, les souks, les médinas, mais aussi dans les moussems et les rassemblements populaires.

Sa figure s’est progressivement imposée comme un symbole du Maroc ancien, au même titre que les conteurs, les charmeurs de serpents ou les musiciens populaires. Il appartient à cet univers de la culture orale et de la représentation populaire qui a longtemps structuré la vie sociale dans les espaces publics marocains.

De métier utile à symbole patrimonial

Avec l’arrivée de l’eau courante dans les maisons et la transformation des modes de vie, la fonction première du guerrab a peu à peu disparu. Le besoin quotidien de transport manuel de l’eau s’est réduit, et avec lui la place pratique de ce métier dans la société.

Mais si sa fonction utilitaire s’est affaiblie, sa valeur symbolique, elle, s’est renforcée. Aujourd’hui, le guerrab est souvent perçu comme une figure patrimoniale, un témoin vivant d’un Maroc ancien, un survivant de la mémoire urbaine et populaire. Dans certains lieux, il est devenu une attraction culturelle ou touristique, souvent photographié pour son apparence spectaculaire.

Entre folklore et mémoire vivante

Cette évolution pose toutefois une question importante : le guerrab est-il encore un métier vivant, ou seulement une image folklorique ? La réponse se situe sans doute entre les deux. Dans certains contextes, il ne remplit plus qu’un rôle symbolique ou touristique. Mais dans la conscience collective marocaine, il reste chargé d’une forte valeur affective et culturelle.

Il incarne un temps où la ville avait un autre rythme, où les métiers traditionnels étaient porteurs de lien social, et où l’eau avait une signification à la fois pratique, spirituelle et communautaire.

Ce que le guerrab représente dans la culture marocaine

Au fond, tout ce qui a été dit du guerrab dans la culture marocaine peut se résumer en quelques images fortes : il est à la fois symbole d’hospitalité, figure de la ville ancienne, gardien d’une culture de l’eau, personnage du spectacle populaire et trace vivante d’un patrimoine menacé de disparition.

Son image évoque à la fois le besoin, le secours, la bonté, la mise en scène de la rue et la nostalgie d’un monde ancien. C’est précisément cette richesse symbolique qui explique pourquoi le guerrab continue de fasciner, bien au-delà de sa fonction d’origine.

Le guerrab marocain est bien plus qu’un porteur d’eau. Il est une figure de civilisation. À travers lui, c’est tout un rapport au partage, à l’espace public, au service et à la mémoire populaire qui se révèle. Sa présence dans l’imaginaire collectif témoigne de l’importance des métiers modestes dans la construction de l’identité culturelle marocaine.

À l’heure où de nombreuses traditions disparaissent ou se transforment, le guerrab demeure un emblème fort du patrimoine immatériel marocain : une silhouette familière, colorée et chargée de sens, entre histoire, mémoire et culture vivante.

Auteur
Photo de profil du docteur Zahra Boughroudi

Zahra Boughroudi

Docteure en langues et communication et titulaire d'un master en tourisme et communication. J’ai eu l’occasion de développer l’expertise dans le domaine de la communication touristique. J’ai mené des recherches en ingénierie touristique et en développement du tourisme culturel.