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Au Maroc, à l’approche du Ramadan, quelque chose change dans l’air. Ce n’est pas seulement une date qui se rapproche : c’est une ambiance entière qui s’installe dans les maisons, les rues, les marchés et les cœurs. Les familles se préparent, chacune à sa manière, avec des gestes qui se répètent d’année en année. Et même si la vie moderne a transformé certains détails, l’essentiel demeure : préserver l’esprit du mois sacré et le transmettre aux générations futures.
Les préparatifs commencent souvent par un grand nettoyage. On remet de l’ordre, on dépoussière les coins oubliés, on lave, on aère. Comme si la maison devait, elle aussi, se rendre prête à accueillir un mois différent : un mois de jeûne, de prière, de partage, et de nuits longues et apaisantes.
Ce ménage n’est pas seulement pratique : il a un sens. Il symbolise un renouveau, un allègement, une façon de commencer Ramadan dans un espace plus serein.
Autrefois, la plupart des préparations se faisaient au jour le jour. Beaucoup de femmes ne travaillaient pas à l’extérieur, et la cuisine du Ramadan suivait le rythme des journées : on préparait frais, on improvisait, on renouvelait la table selon les envies et les moyens.
Mais ce qui rendait cette époque particulièrement marquante, c’était l’esprit du voisinage et de partage.
Au moment du coucher du soleil, juste avant l’appel du maghrib, on voyait souvent de petits enfants dans les ruelles, tenant des plats couverts, remplis de délices : chebakia, briouates, baghrir, msemen, gâteaux maison… Ils allaient de porte en porte pour offrir “quelque chose de la maison” aux voisines, puis revenaient avec d’autres assiettes en échange.
Ce rituel simple transformait le quartier en famille élargie. Chaque table se retrouvait naturellement riche et variée, comme si tout le voisinage avait cuisiné ensemble. C’était une générosité spontanée, un lien social tissé par les mains et les odeurs.
Aujourd’hui, cette tradition s’est raréfiée. La vie a changé : le travail, les horaires, les responsabilités, la fatigue. Beaucoup de femmes n’ont plus le temps de préparer au-delà de leur propre table. Elles se concentrent sur l’essentiel : nourrir leur famille, sans s’épuiser.
Et pourtant, l’esprit du partage n’a pas complètement disparu : il s’est adapté.
Le changement le plus visible, ces dernières années, c’est l’apparition d’un phénomène devenu courant : les préparatifs du Ramadan se sont transformés, pour certaines, en activité économique.
Dans beaucoup de quartiers, des femmes se sont spécialisées dans ces préparations saisonnières. Elles font chebakia, sellou, briouates, msemen, batbout, gâteaux… puis les vendent depuis chez elles, via le bouche-à-oreille ou les réseaux sociaux.
Pour elles, c’est une opportunité : un revenu supplémentaire, une valorisation d’un savoir-faire traditionnel, et parfois même une petite entreprise familiale qui ne dit pas son nom.
En face, de nombreuses familles — surtout celles où les femmes travaillent — se contentent de commander. Non pas par désintérêt pour les traditions, mais par nécessité : entre le travail, les enfants, les trajets et la fatigue, préparer “tout” devient difficile. Commander devient alors une solution pratique pour maintenir une table ramadanesque généreuse et variée, sans se sentir dépassé.
D’une certaine manière, cela crée une nouvelle solidarité :
Les préparatifs ne s’arrêtent pas à la cuisine. Beaucoup de familles achètent ou préparent aussi la djellaba, surtout en vue des prières de tarawih. Ce vêtement est plus qu’un habit : il marque l’entrée dans un mois particulier, il apporte une dignité, une élégance simple, et un sentiment d’être “prêt” — intérieurement et extérieurement.

Et l’on remarque aussi un détail très parlant : pendant Ramadan, de nombreuses femmes portent la djellaba plus souvent, y compris pour aller au travail. C’est comme une manière de prolonger l’ambiance du mois tout au long de la journée, même en dehors des prières et du ftour. Alors que le reste de l’année, la djellaba est souvent réservée au vendredi ou à des occasions particulières, Ramadan la remet au cœur du quotidien : un symbole discret d’appartenance, de respect et de spiritualité.
Et au milieu de tout cela, il y a un élément discret mais profondément symbolique : le boukour.
Après la rupture du jeûne, dans de nombreuses maisons marocaines, le boukour est diffusé pour parfumer l’intérieur. La fumée parfumée se répand lentement, s’accroche aux tissus, enveloppe la soirée d’une chaleur particulière.
Le boukour n’est pas seulement un parfum : c’est une ambiance. C’est une manière de dire sans mots :
“la journée est finie, on respire”,
“la maison est accueillante”,
“on est ensemble”.
Il apporte un sentiment de sérénité et de soulagement, comme si son odeur effaçait la fatigue du jeûne et déposait à la place une paix douce. Pour beaucoup, c’est même l’un des signes les plus intimes du Ramadan : le moment où la maison devient “ramadanesque”, où le calme s’installe après le repas, et où la nuit prend une autre saveur.
Ce qui frappe, malgré les changements, c’est l’attachement profond des Marocains au Ramadan. Même quand le rythme moderne impose ses contraintes, les familles tiennent à préserver ces préparatifs — parce que ce ne sont pas de simples tâches. Ce sont des repères, des souvenirs en construction, une identité partagée.
Le grand ménage, les douceurs (faites maison ou commandées), l’organisation entre voisines, la djellaba pour tarawih… et le boukour qui parfume la soirée : ce sont ces détails qui fabriquent la mémoire. Et un jour, ce seront ces odeurs-là, plus que n’importe quelle photo, qui rappelleront l’enfance, le quartier, et le sentiment d’être à la maison.
Le Ramadan au Maroc n’est pas une tradition immobile : c’est une tradition vivante. Elle change de forme, mais elle garde son cœur.
Et si l’on devait choisir un symbole de cette continuité, ce serait peut-être le boukour : invisible mais présent, léger mais marquant, simple mais profondément émotionnel. Il relie l’hier à l’aujourd’hui, et parfume la maison autant qu’il parfume le cœur.
Car au fond, les Marocains ne préparent pas seulement des tables : ils préparent une atmosphère. Une atmosphère de foi, de famille, de générosité — et de sérénité.

Docteure en langues et communication et titulaire d'un master en tourisme et communication. J’ai eu l’occasion de développer l’expertise dans le domaine de la communication touristique. J’ai mené des recherches en ingénierie touristique et en développement du tourisme culturel.