
La veille, la maison ne dort pas vraiment.
Dans la cuisine, ça sent déjà le cumin et la coriandre. La vapeur embue les vitres, les cuillères s’entrechoquent, et les voix se font plus douces — comme si le Ramadan demandait naturellement qu’on baisse le volume. Au salon, la télévision murmure, les enfants tournent encore, excités, mais ce soir, une petite fille a un secret dans le cœur : demain, elle jeûne “pour de vrai”. Pour la première fois.
Sa mère lui a dit ça comme on confie une mission importante, sans la lourdeur des grands mots :
— On va essayer, ma chérie. Et quoi qu’il arrive, on sera fiers de toi.
Au s’hour, la table est plus calme que d’habitude. On lui sert ses bouchées préférées, on lui rappelle de boire, on lui parle avec une tendresse qui ressemble à un encouragement. Elle mâche sérieusement, attentive à chaque geste, comme si elle était devenue grande pendant la nuit.
Après la prière, le jour commence. Et avec lui, ce test discret : la faim qui passe, qui revient, les lèvres un peu sèches, l’envie de goûter “juste un peu”, et puis cette petite voix intérieure qui dit : non, pas maintenant… je tiens.
Au Maroc, on le sait : un enfant n’est pas obligé d’aller au bout. Et pourtant, beaucoup de familles gardent cette idée douce : le premier jeûne, c’est une aventure. On peut le faire jusqu’à dhohr, jusqu’à l’asr, ou jusqu’au maghreb. L’essentiel, c’est de vivre le moment sans pression, avec fierté.
Dans l’après-midi, l’ambiance change. On range, on prépare, on met un peu d’ordre “spécial ftour”. Et dans beaucoup de maisons, la fillette reçoit une attention nouvelle : on lui choisit une tenue traditionnelle (Caftan ou Djellaba), on l’aide à se coiffer, on la laisse s’admirer un instant.
Dans certaines familles, on dit en riant : “On la prépare comme une petite mariée.”
Ce n’est pas une promesse d’adulte, c’est une manière de dire : aujourd’hui, tu comptes.
Parfois il y a un soupçon de henné, un bracelet fantaisie, une petite touche de khôl très légère — selon l’âge, selon l’habitude. Souvent, il y a surtout des photos, beaucoup de photos, parce que les mères savent : ce souvenir-là, on le ressortira des années plus tard.

Et puis, il y a ce choix que beaucoup de familles font : attendre une nuit forte du Ramadan, et surtout Laylat Al-Qadr, pour donner plus de sens au premier jeûne. Comme si l’enfant, sans tout comprendre encore, entrait doucement dans le sacré, portée par l’amour des siens. Lors de cette nuit, les rues se transforment en un véritable défilé de petites filles habillées en tenues traditionnelles. Des negafas installent des tentes sur les grandes places de la ville et s’occupent de les mettre en beauté : tout est inclus dans le prix — le caftan, le maquillage et la séance photo, souvent avec une petite mise en scène de l’ammariya.
Au moment du maghreb, la table a l’air plus belle. Peut-être parce que ce soir, ce n’est pas seulement le repas : c’est la récompense.
La harira fume, les dattes brillent, le lait est prêt. On l’installe au centre ou on lui laisse “sa place”. On la regarde du coin de l’œil, sans la gêner. Elle essaie d’avoir l’air normale, mais ses mains tremblent un peu, d’impatience et de fierté mêlées.
Quand l’appel du maghreb retentit, elle rompt son jeûne comme on touche un moment rare : une datte, une gorgée… et un sourire qu’elle n’oubliera pas.
Dans beaucoup de familles, c’est là qu’arrivent les petites phrases qui construisent la confiance :
— Bravo.
— Tabark lah alik.
— Tu as été forte.
Même si elle n’a jeûné qu’une demi-journée, les mots restent les mêmes, parce que le message est clair : ton intention a de la valeur.
Le Maroc garde cette beauté-là : les mêmes émotions, mais des coutumes qui changent selon la région.
Au Nord, à Tanger et dans certaines villes, la célébration peut prendre un air plus cérémonial : tenue d’apparat, accessoires, photos, et parfois l’esprit des grandes occasions, surtout quand on associe le moment à Laylat Al-Qadr.
Ailleurs, comme à Essaouira, on raconte encore des traditions locales, des coutumes symboliques comme la tradition dite “Baboucha” (l’escargot), et parfois faire rompre le jeûne sur la margelle d’un puits ou la première marche d’un escalier (symbolique d’endurance/patience).transmis par les anciens. Parfois on ne les applique plus comme avant, mais on garde l’essentiel : on raconte, on se souvient, on transmet.
Derrière la tenue, la table, les photos et les félicitations, il y a quelque chose de plus profond : une façon marocaine de dire aux enfants que la religion n’est pas une peur, mais une lumière — et que la famille est un refuge.
Le premier jeûne n’est pas un examen. C’est un passage. Un apprentissage. Une invitation.
Alors, les parents ajustent :
Parce qu’un souvenir heureux donne envie de recommencer. Un souvenir lourd, non.
Après le ftour, la petite fille somnole. Son caftan est un peu froissé, ses cheveux se libèrent, et sur son visage, il y a cette fatigue douce des grandes journées. Dans un coin du téléphone de sa mère, les photos attendent déjà : elle avec sa tenue, elle devant la table, elle au moment des dattes.
Un jour, elle grandira. Elle jeûnera sans effort, elle oubliera presque ce “premier jour”. Mais sa mère, elle, se souviendra toujours : de la fierté dans ses yeux, du silence juste avant l’adhan, et de ce sourire au premier verre d’eau.
Et c’est ça, au fond, la tradition : transformer un effort d’enfant en une mémoire de famille.
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Docteure en langues et communication et titulaire d'un master en tourisme et communication. J’ai eu l’occasion de développer l’expertise dans le domaine de la communication touristique. J’ai mené des recherches en ingénierie touristique et en développement du tourisme culturel.