
Au Maroc, le passé n’est jamais vraiment passé. Il continue de vivre dans les gestes du quotidien, dans les traditions familiales, dans les écoles coraniques, dans les hammams, dans les cuisines… mais aussi dans les tiroirs, les placards, les balcons et surtout sous l’escalier.
Chez nous, l’ancien a deux destins possibles : soit il devient une tradition respectable, soit il finit dans un coin de la maison avec cette phrase magique : “خليه، يمكن نحتاجوه شي نهار” — garde-le, on en aura peut-être besoin un jour.
Et ce “jour” peut ne jamais arriver. Mais l’objet, lui, reste.
La modernité est bien arrivée au Maroc. Nous avons les smartphones, les applications, les voitures connectées, les cafés branchés et les commandes en ligne. Pourtant, certaines pratiques anciennes résistent avec une force admirable. Elles ne sont pas seulement des habitudes : elles sont devenues des marqueurs culturels.
Dans certaines écoles traditionnelles, les enfants apprennent encore le Coran sur des planches en bois (LOUH), avec de La gomme / la résine utilisée dans l’encre traditionnelle (SAMGH), de l'argile (SALSAL) et une plume traditionnelle en bois. À l’époque des tablettes tactiles, LOUH continue donc tranquillement sa carrière.
Il y a là quelque chose de profondément symbolique : le bois, l’écriture à la main, l’effacement, la répétition, la patience. C’est une méthode ancienne, mais aussi une discipline. Bien sûr, on pourrait dire qu’un cahier ferait l’affaire. Mais LOUH n’est pas seulement un support : c’est presque un personnage de l’éducation traditionnelle marocaine.
L’iPad peut avoir la lumière bleue, mais LOUH a la baraka.
On a des salles de bain modernes, des douches rapides, des gels parfumés et même des spas. Mais rien ne remplace vraiment le hammam marocain.
Le hammam, ce n’est pas seulement se laver. C’est une institution. On y va avec le seau, le savon noir, le gant qui enlève non seulement les peaux mortes, mais parfois aussi les regrets de la semaine. Et il y a toujours quelqu’un pour dire : “باقي ما نقّيتيش مزيان" : "Tu ne t’es pas encore bien nettoyé"
Le hammam est ancien, collectif, bruyant, chaud, parfois fatigant… mais il reste imbattable.
Dans beaucoup de maisons marocaines, les recettes de la cuisine marocaine ne se transmettent pas en grammes, mais en gestes.
“شوية ديال الملح.” : peu de sel
“زيدي شوية : Ajoute un peu
“حتى تشوفيها طابت.” : Jusqu’à ce que tu voies que c’est cuit
“العين ميزان.” : L’œil est la mesure
Une recette marocaine traditionnelle peut donc commencer avec “prends un peu de ceci” et finir avec “tu vas sentir quand c’est prêt”. Pour un débutant, c’est un cauchemar. Pour une mère marocaine, c’est une science exacte.
Le plus impressionnant, c’est que ça marche.
Au Maroc, le thé n’est pas une boisson. C’est un contrat social.
Tu peux arriver pour cinq minutes, on te servira du thé. Tu peux dire que tu es pressé, on te dira : “غير كاس واحد.” : (Juste un verre). Tu peux dire que tu n’en veux pas, on te regardera avec inquiétude, comme si tu traversais une crise identitaire. Tu peux dire qu’il fait trop chaud, on te dira sérieusement : “شرب أتاي، غادي يبردك.” Autrement dit : bois du thé chaud, ça va te refroidir.
Même en été, même quand il fait très chaud, le thé reste chaud. Parce qu’au Maroc, ce n’est pas la température qui décide. C’est la tradition.
Avant la pharmacie, il y a souvent la cuisine.
Miel, huile d’olive, thym, gingembre, ail, nigelle, vapeur, citron… Dans certaines familles, chaque maladie a d’abord droit à une tentative traditionnelle.
Mal à la gorge ? Miel.
Rhume ? Thym.
Fatigue ? Huile d’olive.
Mal inconnu ? “Prends un peu de nigelle”
Évidemment, il ne faut pas remplacer la médecine quand c’est sérieux. Mais ces remèdes racontent aussi une mémoire familiale, une confiance ancienne dans les plantes, les gestes et les conseils des grands-mères.
Si les traditions anciennes ont une valeur culturelle, certains objets anciens, eux, ont surtout une valeur mystérieuse. Personne ne sait pourquoi ils sont encore là. Mais personne n’ose les jeter.
Dans chaque maison marocaine, il existe un lieu sacré : un tiroir, un placard, un débarras, un balcon ou le fameux dessous d’escalier. C’est là que vivent les survivants du temps.
Chaque famille possède un sachet rempli de câbles. Des chargeurs Nokia, des écouteurs cassés, des fils USB, des adaptateurs, des prises qui ne correspondent plus à rien.
Personne ne sait à quoi ils servent. Mais on les garde.
Parce que peut-être, un jour, quelqu’un aura besoin d’un câble pour recharger un téléphone disparu depuis 2009. Et ce jour-là, la famille sera prête.
Le téléphone est cassé, vendu, perdu ou oublié depuis des années. Mais sa boîte est toujours là.
Avec le petit carton intérieur.
Le manuel jamais lu.
Le plastique d’origine.
Parfois même l’aiguille pour ouvrir la carte SIM.
Pourquoi garder la boîte ? Réponse classique : “إلا بغينا نبيعوه.” : "Si on veut le vendre"
Mais vendre quoi exactement ? Le souvenir ?
Au Maroc, un vêtement ne meurt jamais directement.
D’abord, il est neuf.
Ensuite, il devient vêtement normal.
Puis vêtement de maison.
Puis vêtement pour faire le ménage.
Puis vêtement pour la peinture.
Puis chiffon potentiel.
Un vieux t-shirt marocain peut avoir une carrière plus longue qu’un fonctionnaire.
Un pot de confiture vide n’est jamais vraiment vide. C’est une future boîte à épices, une future réserve d’olives, une future maison pour les lentilles, les pois chiches ou les clous.
Dans certaines cuisines, il y a tellement de bocaux qu’on pourrait ouvrir une petite entreprise de conservation artisanale.
Le bocal marocain ne part jamais à la poubelle sans avoir passé un concours de réutilisation.
Il y a toujours, quelque part dans la maison, un trousseau de clés qui n’ouvre plus rien.
Une clé d’un ancien cadenas.
Une clé d’une ancienne maison.
Une clé d’une valise disparue.
Une clé dont personne ne connaît l’origine.
Mais attention : il ne faut surtout pas les jeter. Peut-être qu’un jour, elles ouvriront quelque chose. Une porte ? Un souvenir ? Un débat familial ? Mystère.
Un vieux mixeur, une radio, un fer à repasser, une télécommande, un ventilateur qui fait plus de bruit que d’air… Tout cela peut rester des années dans un coin.
La phrase officielle : “غادي نصلحوه.” : "On va le réparer"
La réalité : personne ne l’a réparé depuis 2014.
Mais l’espoir continue. Et au Maroc, l’espoir a souvent la forme d’un appareil cassé sous l’escalier.
Derrière l’humour, il y a aussi une explication sociale.
Beaucoup de familles marocaines ont grandi avec l’idée qu’il ne faut pas gaspiller. Un objet pouvait être réparé, transformé, donné ou réutilisé. Jeter trop vite était mal vu. L’ancien représentait parfois l’économie, la prudence et le respect des choses.
Il y a aussi une dimension affective. Certains objets rappellent une personne, une époque, une maison, une enfance. Ce qui semble inutile pour quelqu’un peut être chargé de mémoire pour un autre.
Et puis, il y a cette peur très marocaine du regret : jeter quelque chose aujourd’hui et en avoir besoin demain. Même si ce “demain” n’arrive jamais.
Le problème n’est donc pas d’aimer l’ancien. Au contraire, une société qui respecte ses traditions garde une partie de son âme. Le hammam, le thé, les gestes culinaires, le LOUH, les remèdes familiaux : tout cela fait partie d’un patrimoine vivant.
Mais il faut savoir faire la différence entre ce qui est tradition et ce qui est simplement désordre historique.
Garder une pratique qui a du sens, c’est préserver une culture.
Garder un chargeur cassé depuis quinze ans, c’est peut-être juste reporter le ménage.
Au Maroc, l’ancien ne disparaît jamais complètement. Il se transforme.
Parfois, il devient tradition.
Parfois, il devient souvenir.
Parfois, il devient décoration.
Et parfois, il finit dans un sac plastique sous l’escalier, en attendant une mission qui ne viendra jamais.
Mais au fond, cette relation à l’ancien raconte quelque chose de nous : notre attachement à la mémoire, notre peur du gaspillage, notre respect des objets, et notre talent unique pour donner une deuxième, troisième ou quatrième vie aux choses.
Alors oui, il faudrait peut-être jeter quelques câbles, quelques boîtes et quelques clés inconnues.
Mais pas tout de suite.
خليه… يمكن نحتاجوه شي نهار : Garde-le, on en aura peut-être besoin un jour.

Docteure en langues et communication et titulaire d'un master en tourisme et communication. J’ai eu l’occasion de développer l’expertise dans le domaine de la communication touristique. J’ai mené des recherches en ingénierie touristique et en développement du tourisme culturel.