
Parler de la sorcellerie au Maroc n’est ni un délire de l’imaginaire ni de simples histoires que l’on raconte sur les lèvres des vieilles femmes : c’est une réalité. Depuis des siècles, s’est constitué au Maroc un terreau historique unique, où les influences phéniciennes et les spiritualités amazighes se sont mêlées à l’héritage juif et aux pratiques soufies islamisées, pour donner naissance à un mélange « magique » sans pareil dans le monde arabe, voire à l’échelle mondiale. Mais qu’est-ce qui rend la sorcellerie marocaine différente du reste du monde, et bien plus dangereuse que d’autres formes ? Pourquoi la grotte de Daniel, située au cœur des montagnes de l’Atlas, est-elle considérée comme un bastion mythique où se rassembleraient des forces mystérieuses ? Dans cet article, nous plongeons dans les couloirs de l’histoire et les chemins de la magie marocaine, entre légendes de talismans, lieux énigmatiques et sorciers échangeant leurs secrets via Internet et les réseaux sociaux.
Au Maroc, la sorcellerie n’est pas seulement un ensemble de superstitions ou de balivernes : elle fait partie intégrante du patrimoine culturel immatériel. Son histoire s’étend sur des millénaires et a été profondément influencée par les civilisations anciennes qui ont traversé cette terre, laissant des empreintes durables sur les pratiques magiques à travers les âges. Elle reflète aussi la diversité historique et culturelle du pays, marqué par de nombreuses cultures qui y ont vécu ou y sont passées.
Parmi les premières influences figure la civilisation phénicienne, qui fonda plusieurs villes commerciales au Maroc, comme Tanger, Safi ou Agadir. Les Phéniciens y auraient introduit divers secrets liés à la magie et à l’astrologie. À cette époque, la magie n’était pas seulement un rite religieux : elle faisait partie du quotidien, où les pratiques magiques s’entremêlaient à la médecine, à la société et même à la politique.
Les populations autochtones, les Amazighs, ont joué un rôle majeur dans la préservation de ces savoirs à travers le temps. Ils possédaient une connaissance profonde de la magie, ainsi que leurs propres rituels, expressions de leur spiritualité. Ils les utilisaient pour se protéger des esprits maléfiques, des démons et des djinns, ou encore pour guérir certaines maladies. Ces rituels étaient liés à des croyances amazighes qui sacralisaient la nature et le cosmos, ce qui a fait de la magie un élément indissociable d’un héritage qui s’est transmis pendant des siècles.
Puis vint la conquête islamique, apportant une nouvelle dimension à la sorcellerie au Maroc. Avec la diffusion de l’islam, certaines notions spirituelles et religieuses se sont infiltrées dans des pratiques pourtant interdites. En effet, l’islam prohibe tout ce qui touche à la sorcellerie et la considère comme un péché majeur, au même titre que l’associationnisme (shirk).
La sorcellerie s’est parfois liée à certaines pratiques soufies : le soufisme au Maroc a porté des rites spirituels teintés de symboliques « magiques », visant la proximité avec Dieu, et certains rituels furent employés pour chasser les djinns ou guérir — malgré les avertissements de la loi islamique. Ces pratiques ont continué d’exister et se sont entremêlées à la religiosité populaire, devenant une composante de la vie spirituelle dans certains milieux.
On ne peut pas non plus ignorer le rôle des Juifs qui se sont installés au Maroc après leur expulsion d’Al-Andalus. Ils ont coexisté avec les Amazighs et se sont fondus dans la culture locale, exerçant une influence importante sur l’évolution de la sorcellerie au Maroc. Ils auraient apporté des traditions magiques complexes et riches en secrets, héritées de leurs milieux d’origine. Ils se sont établis dans plusieurs villes, comme Fès, Salé et le Souss, au sud du Maroc, où ils ont fondé leurs propres cercles et écoles ésotériques. Dans l’imaginaire populaire marocain, ils sont souvent considérés parmi les principaux praticiens de la magie noire, à travers d’anciens talismans en hébreu. Ils auraient conservé des pratiques incluant l’usage de talismans, d’incantations, de lettres et de noms de djinns et de démons, faisant de certaines régions des centres de magie mystérieuse dans le monde arabe. Avec le temps, ces traditions se sont mêlées aux pratiques locales amazighes, intégrant peu à peu le patrimoine magique du pays.
Progressivement, la sorcellerie au Maroc est devenue plus qu’un simple phénomène culturel : elle s’est ancrée dans la vie quotidienne de certains Marocains. Dans de nombreuses régions, des gens consultent des sorciers pour soigner des « maladies spirituelles », attirer la subsistance, ou même se venger. Les rituels se pratiquent à la fois en secret et au grand jour, souvent portés par des croyances populaires qui renforcent l’idée que la magie, « impure », peut agir à distance sur la vie des individus.
Au Maroc, la magie s’est aussi mêlée à la religion et peut être pratiquée en parallèle de certaines occasions religieuses, comme Laylat al-Qadr (la Nuit du Destin) ou la nuit d’Achoura. À ces moments, on voit parfois apparaître, à côté des invocations religieuses, des gestes populaires tels que le port ou la préparation de talismans (hijab) dits « bénis », des fumigations (bkhour) et des mélanges de plantes considérées comme protectrices, l’écriture de noms, de carrés magiques ou de symboles présentés comme « spirituels » plutôt que magiques, ou encore la recherche d’une roqya auprès de personnes réputées pieuses, même si certains procédés peuvent devenir ambigus. Ce mélange est souvent justifié par l’idée que « ce n’est pas de la sorcellerie, mais une protection », ce qui rend la frontière floue dans la pratique populaire.
La nuit d’Achoura s’inscrit dans une logique similaire : selon les régions, elle réunit des traditions festives et familiales (jeux d’enfants, feu, chants, usages domestiques) tout en étant chargée de croyances liées au renouvellement, à la baraka et à la purification. Pour certains, elle devient ainsi un moment symbolique propice à des gestes censés éloigner le mal et attirer le bien.
Et comme Achoura est fortement présente dans la mémoire collective, ces pratiques gagnent une légitimité sociale : elles sont vues comme des “habitudes de nos parents”, plus que comme une sorcellerie assumée.
Ce qui rend ce phénomène si particulier au Maroc, c’est que beaucoup de personnes peuvent être sincèrement attachées à la religion tout en ayant recours à des pratiques magico-religieuses. Souvent, ce n’est pas par conviction “idéologique”, mais par :

Parmi les formes de sorcellerie réputées au Maroc pour leur influence cachée et puissante sur les personnes, on cite :
1) La magie des étoiles (Sihr an-Noujoum)
C’est l’un des types les plus dangereux pratiqués au Maroc. Elle est classée parmi les formes de magie noire et se dit liée à des forces surnaturelles et à la manipulation des esprits et des démons. Le sorcier communiquerait avec eux par des incantations. On raconte qu’il n’a pas besoin d’un « support matériel » de la personne visée (cheveux, vêtements sales, ongles, voire sang) : il lui suffirait du nom de la mère de la cible pour lui nuire — ou, à l’inverse, pour la soigner. Ils « font du mal » et « guérissent » à la fois. Cette magie exige des compétences particulières et la maîtrise de rituels permettant une influence spirituelle à grande distance, ainsi qu’une manipulation des capacités mentales ou physiques d’une manière que la médecine ne peut expliquer : ni la nature de la maladie, ni la nature du traitement.
2) La magie des talismans (Sihr at-Talassim)
Très répandue au Maroc, c’est l’une des formes les plus anciennes et complexes. Elle repose sur l’usage d’un objet ou d’une trace matérielle, censé porter l’énergie et l’aura de la personne. Le sorcier y écrit des talismans — des mots et des symboles magiques — que l’on croit capables d’absorber l’énergie de la cible, provoquant des effets physiques ou psychologiques. L’objet est ensuite enterré dans des cimetières, près d’arbres, dans des cours d’eau ou en des lieux difficiles d’accès pour empêcher qu’on ne le retrouve et qu’on ne l’annule. Certains sorciers feraient appel aux djinns pour localiser ces sorts afin de les défaire et de soigner la personne touchée.
3) La magie mangée ou bue (Sihr al-Ma’koul aw al-Machroub)
C’est la forme la plus connue parmi les gens au Maroc. Elle consiste à mélanger des symboles et des lettres à la nourriture : on écrit sur un papier (souvent au safran) puis on le dissout dans l’eau ; l’eau ainsi « imprégnée » est utilisée pour cuisiner. Ce type de magie est censé altérer les pensées, changer l’humeur, influencer la santé mentale et physique, ou encore provoquer l’éloignement des gens, car l’énergie de la personne serait « perforée » par le sort et ne s’accorderait plus avec les énergies « pures » des autres.
La sorcellerie au Maroc a connu une transformation radicale avec les réseaux sociaux, devenant plus visible et plus répandue qu’auparavant. Aujourd’hui, des sorciers marocains exploitent ces plateformes pour proposer leurs « services », gagnant une grande notoriété et attirant des milliers d’abonnés. La frontière s’est brouillée entre véritables sorciers et simples charlatans. Certains diffusent même leurs séances en direct, ce qui leur permet d’appâter les gens et de les convaincre qu’ils peuvent guérir des maladies spirituelles et réaliser des objectifs ou des souhaits.

Depuis quelque temps, des médias arabophones rapportent des campagnes au Maroc contre les “sorciers” et “charlatans” sur TikTok, accusés d’exploiter les gens via des contenus viraux et des promesses irréalistes.
Le problème n’est pas seulement culturel : c’est surtout une arnaque moderne :
En clair : on est passé du “mystère” au marketing, du secret à la “live session”.
Dans le débat public, certains lieux reviennent souvent comme symboles, notamment autour de Sidi Abderrahman à Casablanca, régulièrement cité dans la presse comme espace associé (dans l’imaginaire médiatique) à des pratiques de “CHAOUADA”, puis à des actions de réaménagement/encadrement.
Que l’on y croie ou non, le fait que ce lieu soit autant mentionné montre une chose : le sujet n’est pas marginal, il touche à la ville, au social, et à l’image.
En somme, la sorcellerie au Maroc n’est pas seulement un ensemble de rituels ou de croyances : c’est un héritage ancien où se mêlent mythe, religion et monde invisible. Pourtant, l’islam reconnaît l’existence de la sorcellerie dans le Coran, notamment à travers le récit de Pharaon et du prophète Moïse, tout en insistant sur la nécessité de s’en éloigner, car elle fait partie des grands péchés que Dieu ne pardonne pas, au même titre que l’associationnisme.
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Docteure en langues et communication et titulaire d'un master en tourisme et communication. J’ai eu l’occasion de développer l’expertise dans le domaine de la communication touristique. J’ai mené des recherches en ingénierie touristique et en développement du tourisme culturel.