RICHESSE ET PATRIMOINE MAROCAINS

Quand les femmes marocaines prennent du temps pour elles : traditions de bien-être oubliées

26/1/2026

Il y a des moments qui ne se racontent pas facilement. Parce qu’ils ne font pas de bruit. Parce qu’ils n’ont pas de témoin. Parce qu’ils ressemblent à rien… et pourtant, ils sauvent.

Dans beaucoup de maisons marocaines, le bien-être n’était pas un mot. Ce n’était pas une routine à afficher, ni un rituel à expliquer. C’était une parenthèse discrète, une manière de reprendre son souffle. Un geste. Une odeur. Une porte qu’on ferme doucement, juste pour quelques minutes.

Je pense à ces fins d’après-midi où la lumière descend lentement sur les murs, quand la maison commence à se calmer. Les voix sont plus basses. Les pas deviennent plus rares. Et au milieu de tout ça, il y a une femme — mère, sœur, tante, épouse — qui cherche un petit espace à elle, sans le demander.

Le luxe du silence

Ce n’est pas qu’elle veut fuir. C’est qu’elle a porté beaucoup.

Le quotidien, au Maroc, sait être généreux… et lourd. Il y a la famille, les courses, la cuisine, les imprévus, les visites, les obligations qu’on ne nomme même plus. Alors, quand le monde s’éloigne un peu, elle ne court pas forcément vers un grand rituel. Souvent, elle fait quelque chose de très simple : elle s’assoit.

Parfois, elle ne fait rien. Et c’est déjà énorme.

Une chaise près de la fenêtre. Un coin de salon. La chambre, surtout — cette pièce qui devient refuge quand la journée a trop parlé. Quelques minutes où elle retrouve son propre rythme. Son propre silence. Comme si le corps, enfin, reprenait sa place.

Les gestes qui apaisent

Dans ces instants, il y a des gestes que seules les femmes comprennent vraiment. Des gestes lents, presque invisibles, mais qui font du bien parce qu’ils disent : je suis là.

Elle met un peu d’huile sur ses mains. L’huile d’argan, parfois. Pas pour “faire un soin”, non. Pour sentir sa peau. Pour lui rendre quelque chose.

Elle parfume un coin de la maison avec une touche de fleur d’oranger ou de Bkhour (encens traditionnel). Un tissu. Un coussin. Un rideau. Et l’air change. Comme si une mémoire ancienne traversait la pièce.

Elle prépare un thé — pas celui des invités, pas celui du “service”, pas celui qu’on doit réussir. Un thé pour elle. Un thé qu’on boit chaud, lentement, sans parler.

Ce sont des choses modestes. Mais le bien-être, chez nous, a souvent été modeste. Il ne cherchait pas à impressionner. Il cherchait à réparer.

La chambre féminine : un monde à part

Dans beaucoup de foyers marocains, le bien-être de la femme ne se crie pas : il se construit dans un refuge discret, souvent le seul endroit où elle peut respirer pleinement — sa chambre. Cette pièce, parfois simple, sans luxe, devient pourtant un espace précieux : un lieu d’intimité, de repos, de sécurité, où la vie se transmet et où naissent, doucement, de grandes familles.

Là, elle ralentit. Les gestes changent, deviennent plus tendres et plus personnels : elle se coiffe sans se presser, rassemble ses cheveux comme on rassemble ses pensées, ouvre une petite boîte à bijoux, remet une bague juste pour sentir qu’elle existe pour elle-même. C’est aussi là qu’elle protège ce qui lui est cher, comme on protège sa paix intérieure : les objets précieux, les ustensiles de Taous qu’on respecte, parfois même les gâteaux réservés aux invités, gardés à l’abri jusqu’au bon moment. Et devant le miroir, elle se retrouve : un trait léger, des sourcils ajustés, un regard ravivé — non pour être vue, mais pour se sentir entière. Dans cette chambre, le bien-être n’est pas un luxe : c’est une façon de se réparer, de reprendre sa place, et de se dire en silence, au milieu du quotidien : « je suis là ».

Ce qui se transmet sans discours

Quand on écoute bien, on comprend que ces traditions n’étaient pas des règles. Elles étaient une transmission.

Une mère qui montre à sa fille comment s’oindre les mains, pas trop, juste ce qu’il faut. Une tante qui pose une goutte de parfum sur le tissu, en disant : “comme ça, la maison respire”. Une grand-mère qui murmure : “fais-le doucement”.

Au Maroc, beaucoup de choses s’enseignent ainsi : sans grands discours. Par imitation. Par présence. Par petites corrections pleines de tendresse.

Et quand une femme apprend à une autre femme à prendre soin d’elle, ce n’est pas seulement un geste. C’est une permission.

Ce que la modernité a effacé

Aujourd’hui, beaucoup de ces instants se perdent.

On a moins de temps. On court plus. Les journées se remplissent d’écrans, de fatigue mentale, de pression invisible. Même le repos devient une tâche à réussir.

Et pourtant… quelque chose résiste. Parce qu’on ne peut pas vivre sans ces pauses-là. Alors certaines femmes recréent, à leur manière, ce que leurs mères faisaient naturellement : elles se réservent un coin de calme. Une odeur. Un rituel. Un moment où elles ne sont pas au service du monde.

La tradition ne disparaît pas toujours. Parfois, elle se cache. Elle attend. Et elle revient quand on en a besoin.

Pourquoi ces traditions reviennent aujourd’hui

Il y a une raison simple : la fatigue moderne est différente. Elle est plus intérieure. Plus mentale. Plus silencieuse.

Et face à cette fatigue, les solutions rapides ne suffisent pas. On cherche quelque chose qui rassure, qui ancre, qui réchauffe. Et souvent, on retrouve — sans même s’en rendre compte — les gestes de celles qui nous ont précédées.

Une femme qui prend cinq minutes pour se parfumer, se coiffer, se regarder, respirer… ne fait pas un caprice. Elle fait un acte de survie douce.

Dans ces moments de calme, la femme marocaine prenait aussi le temps de se regarder, de se coiffer, de se parer — non pas pour sortir, mais pour elle-même.
Le maquillage traditionnel marocain, souvent réduit à son aspect esthétique ou cérémonial, faisait en réalité partie de ces rituels intimes, où le geste comptait autant que le résultat.

👉 C’est dans cet esprit que nous aborderons, dans un prochain article, le maquillage traditionnel de la femme marocaine : non comme une simple parure, mais comme un héritage culturel et un acte de soin profond.

Conclusion : le bien-être comme une porte qu’on ferme

Peut-être que le bien-être, au fond, commence comme ça : par une porte qu’on ferme sans bruit. Pas pour fuir les autres. Mais pour se retrouver.

Et dans cette parenthèse, il y a parfois une tasse de thé, une odeur de fleur d’oranger, des mains nourries à l’huile, un miroir, un geste de maquillage…
Des traditions discrètes, mais précieuses, qui disent une chose simple : prendre soin de soi, ce n’est pas s’éloigner de sa culture — c’est y revenir.

Auteur
Photo de profil du docteur Zahra Boughroudi

Zahra Boughroudi

Docteure en langues et communication et titulaire d'un master en tourisme et communication. J’ai eu l’occasion de développer l’expertise dans le domaine de la communication touristique. J’ai mené des recherches en ingénierie touristique et en développement du tourisme culturel.